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> Dr Pierre picquart
© Chinois en France en 1917
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Mémoires d’exils de la population immigrée chinoise en
France
L’enjeu
de la mémoire collective
Longtemps ignorée en France, la
participation des « Travailleurs Chinois » aux efforts
de la « Grande Guerre » représente un enjeu de mémoire
collective. Aujourd'hui, ce rejet de la mémoire authentique
s’efface, pour la juste appréciation du rôle historique
des ouvriers chinois de l’époque et pour l’exploration
des racines des actuelles communautés chinoises en France.
Si l’imposante diaspora chinoise mondiale présente sur
les cinq continents est issue d'un long processus migratoire
qui commence dès le début du premier millénaire, l’origine
des premiers Chinois de France remonte à l’époque des
missionnaires revenus de l’Asie, sous Louis XIV. La première
mémoire des Chinois de France est marquée par la Guerre
avec l’arrivée des ouvriers chinois engagés pour participer
à la guerre 1914 - 1918.
Cette période clef signe l’émergence des souvenirs d'exil,
des rejets, puis de la reconnaissance de ces « oubliés
de l’histoire » au regard de leurs familles, de leurs
descendants, des lieux ouvriers et des murs où ils demeurent.
Ces Chinois de la Grande Guerre et ceux qui vont immigrer
plus tard, transmettent encore aujourd’hui à leurs futurs
compatriotes, ainsi qu’aux communautés chinoises en France,
des images dominantes édifiées sur un passé douloureux.
Ces mémoires de l’exil et ces souvenirs familiaux qui
se perpétuent dans la mémoire collective des Chinois de
France sont plurielles ; Dans la construction actuelle
de leur communautarisme, dans les effets de leur intégration
et dans la transmission des valeurs qui se maintiennent
encore avec l’arrivée des nouveaux flux migratoires multiples
à destination de la France.
La mémoire oubliée et l’appel aux souvenirs
Entre mémoires, interdits et oublis, ces anciens exilés
chinois vont forger des souvenirs qui vont marquer leurs
familles, les habitants et les lieux parisiens où ils
s’installent. Fréquemment isolés de la société française,
ils sont souvent jugés par les Français comme étant solidaires,
discrets, regroupés, fermés, travailleurs, polis et silencieux.
En effet, ces Chinois de France gardent leurs secrètes
traditions ancestrales tout en développant des stratégies
commerciales réussies. Au regard d’autres communautés,
les Chinois de France sont caractérisés par des représentations
contradictoires relatives à leur présence en France. Au-delà
d’une image liée « à l’aspect exotique et lointain de
la Chine qui fait rêver » et du mythe du « Péril Jaune
», les Chinois sont, selon les époques, tantôt très bien
reconnus, accueillis, appréciés, idéalisés, et tantôt
mal perçus, jugés avec défiance, discrédités, ou rejetés
par une partie de la société.
Rejetés, ils le furent souvent, isolés en France et éloignés
de leur patrie. Expérimentés par vingt siècles de parcours
migratoires, comment ne pas s’étonner qu’ils aient prolongé
leurs stratégies de repli et leur pratique de « développement
communautaire séparé » de la société française ? Une autre
raison de cette non - intégration à la société française
est liée aux caractéristiques des premiers migrants chinois
originaires de Wenzhou , les premiers migrants chinois
de France. ... / ...
L’opinion des Français et surtout l’image des autres Chinois
sur les Wenzhous nous révèlent une communauté Wenzhou
chinoise - en Chine et en France - hermétique et contestée.
Pour les Chinois « Dong Bei » - au nord de la Chine -,
les Wenzhous sont « incultes, grossiers et sans éducation
». A l’inverse, les Wenzhous trouvent les Dong Bei « barbares,
pas vraiment chinois, pauvres et fainéants ». Les Wenzhous
sont arrivés lors de la première guerre mondiale. A l’origine,
la majorité des Wenzhous sont fermés professionnellement
et repliés socialement en Chine et en France. Ils s’isolent
et utilisent un dialecte géodialectal incompréhensible.
Le regard, l’entraide et l’intégration seront vécus différemment
selon les communautés chinoises.
Les Chinois vont ensuite migrer dans le quartier des Arts-et-Métiers.
Ils deviennent les fondateurs du premier espace chinois
parisien toujours visible et ils y développent des premières
activités commerciales. Ils sont alors employés par des
maroquiniers juifs du quartier. Ils prennent leur place
lorsque les Juifs sont déportés pendant l'Occupation allemande.
Cet espace, toujours Wenzhou, offre à cette époque des
activités variées : des restaurants, des épiceries, des
ateliers de confection, des maroquineries avec des souvenirs
heureux ou pénibles. Confrontés à leur régularisation,
les nouveaux irréguliers Wenzhous y sont accueillis en
travaillant souvent trois ans pour rembourser leur dette.
Très peu parlent le Français ou le Mandarin. Que reste-t-il
des souvenirs des premiers migrants dans ces deux anciens
quartiers ?
Si l’espace de l’Îlot Chalon a disparu, la communauté
chinoise des Arts-et-Métiers qui lui a succédée fonctionne
en communauté hermétiquement fermée. Y a t il une mémoire
ou un oubli des lieux, ou un souvenir des anciens itinérants
venus s’installer dans ce quartier ? Dans ce secteur parisien
des Arts-et-Métiers, il est difficile de percevoir comment
est vécu par les Chinois Wenzhous le souvenir des lieux,
celui des ouvriers chinois, des premières échoppes, ou
l’utilisation la famille comme outil de transmission de
la mémoire. Vu de l’extérieur - l’intérieur étant infranchissable
– le dialogue et l’exploration de la mémoire semblent
interdits.
On parle peu dans ce quartier, entre les quelques Chinois
de différentes communautés. Il s’agit d’un « secteur réservé
», lié aux affaires, à l’argent et au commerce traditionnel.
Les autres enjeux de la mémoire et du vécu disponible
semblent impénétrables, immuables et hors du temps parisien.
Le secret, la tradition et la concurrence des Wenzhous
s’opposent aux autres communautés chinoises. Cet espace
traditionnel du III ème arrondissement diffère totalement
de ceux, qui comme la Chinatown du XIII ème ou de Belleville,
affichent ostensiblement des signes très visibles de modernité
et de réussite économique pour attirer les divers chalands
La revendication de l’immigration : idéologique,
républicaine et sociale.
A l’opposé de la tradition et de l’attitude habituellement
discrète des Chinois qui arrivent sur toute terre d’accueil,
le mouvement des « Etudiants Travailleurs », la « guerre
des plumes » et la propagande chinoise en France des années
1920 - 1940, vont former une expression publique nouvelle
et des manifestations diverses sur le territoire national.
Les prémices de cette lutte pour la reconnaissance au
regard de problématiques spécifiques sont réactivées,
bien des années plus tard, avec le mouvement parisien
de révolte des « sans papiers chinois ».
La reconstruction et la
renaissance des mémoires
Accueillis avec compassion par les médias et le peuple
français, ils vont développer avec succès des commerces
d’épicerie extrême orientale, des restaurants, puis créer
des activités commerciales diversifiées dans la Chinatown
du XIII ème arrondissement. Les nouveaux migrants prennent
conscience de leur identité culturelle, de l’émergence
d’une « Chine nouvelle ». Ils s’intéressent à leur histoire
et aux mémoires de leurs communautés.
Depuis l’ouverture économique de la Chine et grâce à de
nouvelles filières migratoires issues principalement du
Nord - Est de la Chine , les nouveaux migrants chinois
- réguliers et irréguliers - affluent régulièrement en
France, qui devient une destination privilégiée des Chinois
en Europe. Bon nombre d’étudiants chinois viennent maintenant
effectuer leurs études en France, accédant aux Universités
et aux hautes écoles de commerce. Les nouvelles générations
issues des communautés chinoises françaises bénéficient
de l’apport de la connaissance liée à leur éducation et
à leur scolarisation en France.
Pour ces nouveaux « voyageurs » et immigrés chinois en
France, la reconnaissance sociale et personnelle s’oriente
désormais vers une ouverture au monde occidental. La modernité
de la Chine et les valeurs économiques occidentales, ne
leur font pas oublier la reconnaissance de mémoire qu’ils
doivent aux anciens ouvriers chinois de France, bien au
contraire. Car les Chinois d’Outre - Mer ont tissés des
liens communautaires dans le monde entier. Ils ont également
participé activement à la renaissance économique de la
Chine grâce à leurs investissements dans leurs régions
côtières et leur pays d’origine.
A la fois conscients de leurs traditions ancestrales,
instruits sur l’histoire de leur pays et celle des migrants
chinois de France, ils participent de plus en plus à la
reconstruction de la mémoire de l’immigration chinoise
en France, en matière d’enjeux, de reconnaissance sociale
et identitaire, dans la construction souhaitée d’un grand
monde chinois réunifié.
Fin
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